Les pensionnats autochtones, les tombes d’enfants … et la vérité

L’ensemble des Canadiens réagit avec horreur à la découverte il y a déjà un mois des tombes de plus de 200 enfants à l’ancien pensionnat autochtone à Kamloops. Cependant, certains détails critiques échappent toujours à la discussion.

Nous savons déjà qu’environ 6000 enfants sont morts à travers le Canada pendant qu’ils étaient élèves dans les pensionnats. Ce qui surprend, c’est que même aujourd’hui, il faut qu’on en arrive à des sinistres découvertes de la sorte pour se secouer de la torpeur de nos réactions retenues envers ces pensionnats meurtriers.

En 1831, le Mohawk Institute à Brantford en ON fut le premier pensionnat à ouvrir au Canada. Et le dernier à fermer ses portes fut en 1996, en SK. En CB, le premier pensionnat fut St. Mary’s en 1863 dans le lieu qui devint plus tard la ville de Mission, et le dernier pensionnat a fermé ses portes était situé sur l’île Meares près de Tofino en 1983. Les pensionnats ont donc été imposés aux Premiers Nations à travers le pays pendant 165 ans, donc sur plus de 150,000 enfants d’environ 10 générations des communautés autochtones.

En C.-B., il y a eu 18 pensionnats, qui furent gérés par plusieurs communautés religieuses, anglophones comme francophones, protestantes comme catholiques. Parmi les communautés catholiques francophones, on peut attribuer dix pensionnats dans la province aux Pères Oblats, aux Sœurs de Ste-Anne et aux Sœurs de l’Enfant-Jésus. Au pensionnat de Kamloops, ce furent les Oblats et les Sœurs de Ste-Anne qui en étaient les directeurs et les enseignants, donc qui furent les responsables.

Il faut reconnaître tout d’abord que l’essor missionnaire des religieux appuyait l’essor de colonisation des gouvernements national et provinciaux. En grande partie, le gouvernement fédéral se lavait les mains de la grande part de sa responsabilité en accordant aux congrégations religieuses des terres et immeubles pour y établir un pensionnat. Aussitôt que ce dernier était créé, les congrégations religieuses étaient laissées à leurs propres moyens pour faire fonctionner l’école. C’est ce qui explique que pendant la moitié de chaque journée scolaire, les enfants étaient mis au travail forcé dans les champs, les granges, et les blanchisseries de leur pensionnat. On parle d’établissements où vivaient parfois quelques centaines de personnes, donc il faut s’imaginer l’ampleur de leur travail quotidien. Ils en formaient presque l’entière main d’œuvre. Leur travail aurait été exigeant même pour des employés adultes. Mais on se réconfortait en se répétant qu’on faisait apprendre un métier aux jeunes. Cependant, on en arrivait en même temps à faire mourir de malnutrition une quantité de ces enfants.

On sait déjà pertinemment que dans presque chaque pensionnat, les enfants, dont l’appétit aurait été aiguisé par leurs durs labeurs, ne mangeait jamais à leur faim, et devaient se contenter des restants dégoûtants de la cuisine dont les plats raffinés et nutritifs étaient réservés aux religieux et religieuses. Pire encore, ces derniers étaient servis par des enfants mal nourris qui devaient ensuite retourner à leur piètre table. C’était un vrai cauchemar des récits de Dickens les plus repoussants.

La maladie était aussi chose commune dans les pensionnats, comme vont probablement l’indiquer les études sur les restes de enfants. La tuberculose et d’autres maladies graves y étaient endémiques, mais encore une fois, les ressources qui auraient pu être mises à avantage pour traiter les maladies n’existaient tout simplement pas dans ces institutions. Le fait que tellement d’enfants y étaient entassés, souvent à plusieurs par lit, créait des foyers idéaux pour la contagion. C’était un scénario qui ne pouvait que conduire à taux élevé de décès.

On signale, entre autres, que les dossiers du pensionnat n’indiquaient souvent qu’un nom pour un enfant enterré, et parfois aucun nom, ni le sexe de l’enfant. C’est certain que plusieurs enfants n’avaient qu’un seul nom que les religieux reconnaissaient, soit leur prénom, imposé au moment d’un baptême parfois précipité par leur entrée au pensionnat. Nous savons déjà que les missionnaires dans notre province ainsi qu’ailleurs ont très souvent faussé la réalité de leur succès quant à l’évangélisation. Par exemple, certains religieux des plus connus dans la province rapportaient – correctement – des centaines de baptêmes à chaque arrêt dans leurs déplacements sans fins à travers leurs énormes territoires. Ils devaient en fait justifier leur présence en région avec de telles statistiques encourageantes, mais les études subséquentes indiquent clairement que la conversion religieuse n’avait que rarement été accomplie, et que le baptême s’ajoutait tout simplement au bouclier spirituel que les parents voulaient ajouter à leurs croyances antérieures, qu’ils n’ont jamais abandonnées.

Si l’on revient donc aux dossiers du pensionnat de Kamloops, l’insuffisance inacceptable de données inscrites quant aux enterrements des enfants ne peut que témoigner d’un désir d’effacement des preuves d’une faillite du système dans son ensemble. Mais encore faut-il souligner qui était responsable de la tenue des dossiers et du traitement criminel de ces enfants. Et on danse tout autour de ces déclarations, car les ordres religieux n’ont jamais accepté la responsabilité qui leur incombe dans la mort de tellement d’enfants dont ils étaient les gardiens. Donc aucunes excuses n’ont été proférées, et des fonds d’archives demeurent cachés dans les caves de maisons mères vers lesquelles ils ont été acheminés afin d’en retirer l’accès aux chercheurs et chercheuses universitaires. C’est inconcevable qu’un tel camouflage de preuves de comportement criminel soit toléré.

Et nous n’avons même pas touché le fléau pire encore de l’abus sexuel dont ont soufferts des milliers de ces jeunes aux mains du clergé chargé de leur bien-être. Le terme « génocide culturel » semble tout de même s’être effacé quelque peu de la conversation, mais comment ne pas y revenir quand nous sommes face à la réalité la plus crue de cette politique.

On parle tout récemment dans les manchettes de la découverte de fosses communes dans les alentours de Moscou contenant les restes de milliers de victimes de Staline, ou encore de charniers qui apparaissent toujours dans l’ancienne Yougoslavie. Dans tous ces cas, quand on parle des responsables, on parle de criminels de guerre ou de criminels politiques, et surtout, de crimes contre l’humanité. Donc comment pouvons-nous excuser l’ignorance voulue quant aux milliers de tombes d’enfants qui entourent des sites semblables à travers le Canada ?

Si nous voulons vraiment que notre discours de réconciliation avec les Premières Nations sonne vrai, il faut exiger que les congrégations religieuses qui en ont été responsables soient obligées une fois pour toutes d’ouvrir tous leurs dossiers à cet égard. Ce n’est qu’il y a 10 jours que les Soeurs de Ste-Anne ont finalement indiqué que leurs archives seraient ouvertes aux chercheu.rs.ses. Il était temps. Ces archives reposaient dans les fonds du Royal BC Museum depuis quelque 15 ans, contrôlés par une entente non disponible au public qui en assurait le contrôle par une religieuse de cette congrégation qui y fut transmise ni plus ni moins avec l’ensemble des dossiers. Il reste à voir dans les semaines et mois à venir si les dossiers critiques seront véritablement ouverts au public.

Mais pourquoi a-t-il fallu la « découverte » de ce que nous savions déjà, soit de ces tombes non identifiées dans tous les anciens pensionnats ? Imaginez si c’était dix générations d’enfants de VOTRE communauté qu’on s’apprêtait à déterrer. Comment réagiriez-vous? Donc maintenant, il faut réagir en conséquence.

Au cours des dernières semaines, les archevêques de Kamloops, de Vancouver et de Montréal ont chacun offert leurs excuses officielles aux Premières Nations du Canada pour le traitement que leur a infligé l’Église catholique. Ils insistaient en plus que le Pape devrait finalement offrir les excuses de la part de l’Église même. Des représentants des Premières Nations, des Métis et des Inuits rencontreront le Pape en décembre 2021 à cet effet. L’Église se penchera-t-elle donc enfin sur la chose chrétienne à faire, c’est à dire l’admission de son rôle et de sa culpabilité dans ces crimes ?

Les tombes des enfants à Kamloops ont enfin, semble-t-il, ouvert le boîte de Pandore sur les pensionnats autochtones. Nous devons en extraire la vérité afin d’avancer vers une vraie réconciliation.

Maurice Guibord

Directeur général, Société historique francophone de la C.-B.